Claude Mangin : la Française, le Sahara et le roi

Posted on janvier 17, 2013


La Vie :

Anne Guion – publié le 17/01/2013

Pour faire libérer son mari sahraoui emprisonné au Maroc, elle se retrouve au cœur d’un conflit de territoire vieux de 40 ans.

 

C’est un rituel bien calé. Une routine réconfortante, qui a des airs de manœuvre militaire. Au lever, Claude Mangin, 56 ans, répète toujours les mêmes gestes. Elle choisit consciencieusement la paire de boucles d’oreilles qui ira avec sa tenue. Puis, elle marche jusqu’aux grands murs grisâtres, au cœur de Salé, près de Rabat, la capitale administrative du Maroc. Et se place dans la queue des femmes qui attendent devant le portail de la prison. C’est sa huitième visite au Maroc depuis l’arrestation en 2010 de son mari, Naama Asfari, un militant sahraoui. « Je fais du tourisme carcéral ! », lance-t-elle en souriant. Femme de prisonnier politique, cette Française est au cœur de l’une des dernières guerres de décolonisation qui s’étire depuis 1975. Ancienne colonie espagnole, le Sahara occidental fut l’enjeu d’une guerre entre le Maroc et le Front Polisario (voir encadré), qui s’est terminée par un cessez-le-feu en 1991 et la promesse d’un référendum sur l’autodétermination du peuple sahraoui, qui n’a toujours pas eu lieu. Mais le royaume s’obstine à considérer comme sien ce territoire grand comme la moitié de la France, bande de désert qui plonge dans l’océan Atlantique. Une résistance pacifique sahraouie s’est organisée. Le 10 octobre 2010, 20 000 Sahraouis se rassemblent ainsi à Gdeim Izik, à 16 km de El-Aiun, la capitale du Sahara occidental, dans un campement de « khaïma », les tentes traditionnelles de ce peuple nomade. Ils protestent contre les discriminations dont ils sont victimes et réaffirment le droit des Sahraouis à l’autodétermination. Le mari de Claude Mangin, Naama Asfari en est l’un des leaders. Mais le 8 novembre 2010, le campement est violemment démantelé par l’armée et la police marocaines. Les Sahraouis se défendent. Difficile de savoir ce qui s’est réellement passé. Il y aurait eu 11 ou 12 morts, selon les sources, chez les militaires et les policiers marocains. Naama Asfari a été arrêté la veille, le 7 novembre. Qu’importe, il est accusé des meurtres et risque la perpétuité ou même la peine capitale, avec 22 autres prévenus. Depuis, il attend un procès qui a déjà été reporté deux fois. Lorsque nous rencontrons Claude Mangin, elle vient d’apprendre que celui-ci pourrait avoir lieu le 1er février. « Mais je n’y crois pas, dit-elle, ils n’ont pas de preuves, comment pourraient-ils faire un procès ? »

La question est sensible. Impossible de parler au Maroc du « Sahara occidental » sans que votre interlocuteur ne baisse la voix. « Il y a trois tabous au Maroc, explique Brahim el-Ansari, assistant de recherche à Human Rights Watch (HRW) : le roi, l’islam et la patrie. Or, la question du Sahara occidental est au cœur de ces tabous.
En 1975, Hasan II est fragilisé par trois coups d’État successifs menés par des généraux. Il lui faut absolument détourner l’attention de l’armée, consolider le régime en rassemblant les partis politiques derrière lui. Envahir le Sahara occidental était une question vitale. Aujourd’hui encore, toucher au Sahara, c’est remettre en cause la monarchie. » Un sacrilège dans un pays où le roi est le commandeur des croyants, représentant de Mahomet sur terre. Malgré les apparences de démocratisation du régime, Muhammad VI n’a pas fléchi sur la question. Au contraire. « Nous assistons même à un accroissement de la répression des militants sarahouis dans un contexte global de régression des droits humains », analyse ainsi Khadija Riyadi, présidente de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH). Et, de fait, des photographes habitant au Maroc contactés par La Vie ont refusé de travailler sur le sujet, par peur de perdre leur accréditation. Claude Mangin est constamment suivie par des policiers qui se font parfois intimidants. Comme lorsqu’à l’issue d’un rendez-vous, à Rabat, un policier en civil bouscule l’un de nos accompagnateurs sahraouis, en l’interpellant par son prénom. En 2008, alors qu’elle mène une délégation de Français sur le terrain à El-Aiun, dont une représentante de l’Association des chrétiens contre la torture (Acat), le groupe se fait expulser. « À Paris, les douaniers n’en croyaient pas leurs yeux ! Des Français expulsés du Maroc ! », se souvient-elle.
Elle, n’est plus étonnée. Cette Bourguignonne a découvert le Sahara occidental dans les années 1990, bien avant sa rencontre avec son mari, alors qu’elle est chargée de mission  au CCFD. Après deux mandats comme commissaire générale des Guides, cette professeure d’histoire et géographie passe deux ans comme responsable pédagogique dans les camps de réfugiés à Tindouf, en Algérie, où sont rassemblés les Sahraouis qui ont fui les bombardements de la guerre en 1975. Une « ville » de tentes de 200 000 habitants, gérée comme un État par le Front Polisario. Elle y vit alors dans des conditions de vie ascétiques. « Je ne parlais pas un mot d’arabe, se souvient-elle, j’étais à huit heures de route des autres étrangers, isolée, à la limite de la neurasthénie. » Elle en revient indignée par les conditions de vie des réfugiés et le sort des familles séparées depuis 30 ans. Elle rejoint alors l’association des Amis de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), où elle milite pour le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination,

Son histoire d’amour est « un accident de parcours », comme elle dit en rigolant. Un récit digne des épopées romanesques que cette grande lectrice aime dévorer. Pendant son séjour à Tindouf, elle loue son appartement d’Ivry-sur-Seine, en région parisienne, à un Sahraoui qui suit un DEA de relations internationales à Paris. Et, lors d’un passage express en France, tombe sous le charme de son locataire. Ils se marient à Agadir en 2003. Il a 15 ans de moins qu’elle, mais ils ont comme points communs le goût de la lutte et le refus des compromissions. Ainsi, au policier marocain qui arrête la voiture à un barrage juste de l’autre côté de la frontière avec le Sahara et demande ce qui nous amène au « Maroc », Claude Mangin répond sans ciller : « Non, Monsieur, ici, nous sommes au Sahara occidental ! » Elle se fait même parfois plus sahraouie que les Sahraouis, comme lorsqu’elle trouve des excuses au président du Front Polisario, Mohamed Abdelaziz, qui mène le mouvement depuis… 37 ans. Qu’importe, elle assume avec panache son côté « Che Guevara ». Et préfère l’ardeur de la lutte à la fadeur ambiante. « Jusqu’à l’élection de François Mitterrand, nous nous battions pour quelque chose. Aujourd’hui, il n’y a plus de cause.» Naama est, lui, issu d’une famille de militants sahraouis brisée par le conflit. En 1975, son père, Abdi, le chef d’une caravane qui sillonne le désert et militant sahraoui de poids, est arrêté par les Marocains et disparaît dans les bagnes près de Ouarzazate, non loin de la prison secrète où a croupi la famille Oufkir. Il y restera 16 ans. La mère de Naama meurt pendant son absence. Lorsqu’il est libéré, en 1991, le jeune homme a 21 ans. « Son père ne l’a d’abord pas reconnu, raconte Claude. Puis il s’est fâché quand Naama s’est mis à pleurer. Un homme ne pleure pas en public ! »
Il leur a fallu trois ans pour oser annoncer leur mariage au patriarche. Aujourd’hui, Claude fait partie de la famille. À El-Aiun, la capitale du Sahara occidental, elle s’est habituée à passer des heures assise en tailleur à boire le thé chez les frères de Naama. Tous admiratifs, devant cette Française qui se dépense sans compter pour « la cause ».

Depuis deux ans, Claude Mangin est sur tous les fronts. Elle se bat pour l’amélioration des conditions de détention avec les familles des autres prisonniers sahraouis qui ont loué un appartement à Rabat pour s’occuper de leurs proches. En avril 2011, les 23 ont obtenu la permission d’avoir des livres, au bout d’une grève de la faim de 25 jours. Surtout, elle témoigne en France des sévices infligés. Naama a passé 24 mois à la prison de « Salé 2 » près de Rabat, réservée aux terroristes, où sont notamment enfermés les auteurs des attentats de Madrid de 2004. Un « Guantánamo » marocain où la torture est courante. Elle répugne à évoquer les supplices endurés. « Ils ont forcé Naama à rester debout pendant cinq jours sans manger, et sans pouvoir aller aux toilettes », explique-t-elle. Une méthode héritée du règne de Hasan II, utilisée sur tous les anciens prisonniers sahraouis que nous avons rencontrés. « J’étais obligé de faire mes besoins sur moi, témoigne ainsi Mustapha Abeddaim, un journaliste sahraoui emprisonné de 2008 à 2011 et qui fut compagnon de cellule de Naama. Au bout de cinq jours, ils m’ont aspergé d’eau de Javel. Et traîné dans la cour de la prison avec une pancarte autour du cou où il était écrit : “Je suis l’enfant maudit du roi.” » La première fois qu’elle voit son mari après son arrestation, en décembre 2010, c’est le choc : « Il ne m’a rien dit de personnel. Ce n’était plus lui… »

Elle sort brisée de cette visite. Puis reprend pied, comme toujours. Sa vie est ainsi ponctuée de grands combats et de passages à vide, dont elle finit toujours par se sortir. Elle a une capacité à rebondir, à taper du pied au fond de la piscine. « Vous avez beaucoup de ressources… », lui a dit un jour un psychologue. Il lui en faut pour gérer un quotidien plutôt mouvementé. Durant ces sept dernières années, son mari a été arrêté six fois par la police marocaine. En 2009, c’est son porte-clés aux couleurs du drapeau de la République sahraouie qui déclenche la colère de la police à un banal contrôle de routine. Naama sera emprisonné pendant quatre  mois. « Dommage que toute cette énergie soit utilisée à résister plutôt qu’à construire…», lance-t-elle dans un éclat de rire.

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