La torture au Maroc, entre vérité et impostures

Posted on juin 1, 2012


Slate Afrique : 

C’est un fait, la torture s’est banalisée dans les geôles chérifiennes. Mais certains condamnés mentiraient aux médias pour échapper à la prison.

Enième témoignage de torture dans les geôles marocaines? Adil Lamtaoui, franco-marocain de 31 ans est détenu au Maroc depuis octobre 2008. Il a été condamné à dix ans de prison pour trafic de drogue. Des faits pour lesquels il clame, depuis des mois, son innocence.

Du fond de sa cellule, il appelle en cachette et sans relâche les médias français pour expliquer qu’il a été jugé sans preuve et surtout que ses aveux lui avaient été arrachés sous la torture.

«J’étais attaché par les pieds. J’avais du sang qui coulait des oreilles. C’était un cauchemar. C’est psychologiquement et physiquement intenable. On est prêt à tout. S’ils voulaient que j’avoue que j’étais responsable des attentats de New York du 11-Septembre, je suis prêt à le faire. Ça fait presque quatre ans. Je n’en dors pas la nuit»,

a témoigné Lamtaoui à l’antenne d’Europe 1.
« On m’a électrocuté, on m’a frappé » par Europe1fr

Il raconte qu’avant son arrestation, il était producteur de cinéma. Il avait financé deux films qui ont eu un certain succès au box-office local mais qui, selon lui, lui ont valu beaucoup de «jalousie». «J’ai trop bien réussi, trop vite (…) Peut-être que c’est pour cela que l’on m’a mis en prison», ajoute-t-il à Europe 1.

Une conjoncture politique favorable

Jusqu’à son intervention à la radio, les journalistes qu’il avait contactés s’étaient montrés réticents à faire écho au récit de son supposé calvaire. Son témoignage, consigné dans un manuscrit de plusieurs pages, aussi imprécis qu’incohérent, laissait planer le doute sur la véracité de ses dires.

Aujourd’hui, il est repris en boucle dans la presse marocaine et surtout française. Il faut dire que, au-delà de l’intérêt que peut à priori susciter son histoire, la conjoncture politique en France s’y prête: les socialistes que l’on sait plus enclins à se pencher sur les cas de violations des Droits de l’homme au Maroc, sont désormais au pouvoir.

Exemple parmi d’autres, Vincent Peillon, aujourd’hui ministre de l’éducation dans le gouvernement Ayrault, avait remué ciel et terre pour faire entendre la voix du colonel Terhzaz. Cet ancien numéro deux de l’armée de l’air marocaine, détenteur aussi de la nationalité française, avait été condamné à Rabat en 2008 par un tribunal militaire à douze ans de prison pour haute trahison pour avoir défendu auprès du roi la situation d’aviateurs, anciens prisonniers de guerre. Les conditions de son incarcération étaient déplorables. Il avait finalement obtenu une grâce royale en mars 2011.

Pression médiatique

La réalisatrice Yamina Benguigui, adjointe à la mairie de Paris, et nommée au ministère délégué à la francophonie et aux Français de l’étranger, directement sollicité par l’appel de Adil Lamtaoui sur Europe 1, ne pouvait être que sensible à son drame.

Le Maroc est le premier pays d’Afrique du Nord à avoir désigné la torture comme un crime spécifique dans son code pénal. Pourtant, des récits comme ceux de Adil Lamtaoui sont monnaie courante dans les prisons du Maroc, où militants des Droits de l’homme, opposants politiques de tous bords, étudiants de l’ultra-gauche révolutionnaire, séparatistes Sahraouis et islamistes radicaux témoignent régulièrement de sévices qu’il subiraient de la part de leurs geôliers. Et il est souvent difficile de démeler le vrai du faux.

En mars dernier, cinq étudiants marocains de Taza et Fès étaient emprisonnés, pour avoir réclamé de meilleures conditions d’études. L’un d’eux, Ezedine Erroussi, alors en grève de la faim et aujourd’hui libéré, avait rédigé une lettre dans laquelle il dévoilait la torture qu’il avait subi et les conditions inhumaines de son incarcération. La forte pression médiatique autour de son cas à l’international lui a permis d’obtenir sa libération.

C’est surtout l’affaire du champion de boxe Zakaria Moumni qui a récemment le plus défrayé la chronique. Il avait été arrêté en septembre 2010 dès son arrivée par avion au Maroc en provenance de Paris sur la base de faux témoignages l’accusant d’escroquerie et mis au secret plusieurs jours. Durant son procès jugé «inique» par les organisations internationales de défense des Droits de l’homme, le sportif avait régulièrement mis en cause la police secrète marocaine pour l’avoir torturé dans le centre de détention secret de Témara , au motif qu’il avait sollicité une entrevue avec le roi pour recouvrer ses droits administratifs.

Instrumentaliser la torture

L’exceptionnelle mobilisation de certains milieux politiques en France, d’ONG internationales et de la presse ont permis de desserrer l’étau du pouvoir marocain. Lui aussi a été finalement grâcié par le roi. Il se bât aujourd’hui pour sa réhabilitation.

«Certains veulent purement et simplement profiter de la tragédie qu’a subie Zakaria et l’importante couverture médiatique dont il a bénéficié à des fins malhonnêtes (…) Cela m’écoeure et m’enrage et, surtout, ça décrédibilise les campagnes de soutien aux vraies victimes de tortures au Maroc ou partout dans le monde», s’insurge un des soutiens du boxeur.

 

Ali Amar