Tindouf… contrastes

Posted on mars 23, 2012


Marie-Christine Blandin,

Europe Ecologie, Les Verts, 

13 mars 2012 :

L’initiative était confuse: peu de renseignements sur le déroulement de ce séjour dans les camps de réfugiés Saharaouis au sud de l’Algérie. Peu de clarté sur la puissance invitante: association des amis de la République arabe saharaouis et croissant rouge algérien, certes, mais la prise en charge par les organisateurs de tous les frais interrogeait. Tout comme les conditions exactes de notre hébergement: comment ne pas peser sur la précarité des familles qui allaient nous accueillir? Qui seraient les participants au voyage?
Même mes amies députées européennes écologistes semblaient divisées: l’une était très engagée pour défendre ce peuple oublié contre les appétîts territoriaux du Maroc. L’autre craignait une instrumentalisation de l’Etat algérien.

Je pris ma décision tardivement, quelques jours avant le départ. La veille je m’assurai de la bonne continuité des travaux de ma commission, par la présence de Françoise Cartron, Vice Présidente et amie, qui auditionnerait à ma place Richard Descoing, le contesté directeur de sciences PO paris, et des intellectuels engagés sur la démocratisation de la formation des « élites ».
La veille au soir, jeudi 23 février, je jetais à la hâte un duvet de couchage, quelques cadeaux, un appareil photo, un carnet dans un bagage peu réfléchi. Mes proches étaient mitigés… Trois humanitaires espagnols venant de se faire enlever, probablement par AQmi dans le camp où nous allions séjourner.
Remettre les pieds sur le sol agérien trente ans après y avoir enseigné me faisait un petit pincement au coeur. Tout comme retrouver le sahel, lieu familier de mes treks de vacances, qui se restreignaient année après année, en raison de l’insécurité croissante. Ma connaissance de la vie touarègue, dans le Hoggar comme dans l’Aïr, me permettait en revanche de n’avoir aucune inquiétude sur le quotidien qui nous attendait: la sobriété là-bas m’était familière.

BILAN

L’absence coupable de décolonisation de l’ex Sahara espagnol, est vraiment scandaleuse: ni l’Espagne, ni l’Europe, ni l’ONU ne sont allés au bout du nécessaire processus de définition des frontières et des autorités légitimes pour ce dernier territoire d’Afrique non décolonisé.

Le peuple saharaoui existe bien , avec sa langue, sa culture, et une énergie courageuse pour se faire entendre depuis 1976, quand l’Espagne a renoncé à cet espace sans construire la transition. Le sol riche en minerai et en phosphate, une côte atlantique poissonneuse permettrait un développement local. Les Saharaouis ont joué l’apaisement en 1991 quand le Front Polissario a accepté le cessez le feu, en échange d’un referendum d’autodétermination, que l’ONU garantissait.

Mais le temps passe, le Maroc grignote l’espace, installe ses infrastructures et ses drapeaux, fait des investissements et des zones de peuplement, réprime les saharaouis de ces territoires occupés, empêchants les écrits, les manifestations, et même des installations traditionnelles de villages de tentes au large d’El AYoun.
Un gigantesque mur avec des mines et des militaires consolide au sud cette occupation des territoires, tandis que les familles saharaouies sont hébergées en Algérie dans dans camps de réfugiés qui vivent sous perfusion, équipées et nourries par le HCR, les nombreuses ONG et le croissant rouge.
Le chemin pacifiste qu’ont fait les aînés en 1991 n’est plus compris par les jeunes, qui tournent en rond dans les camps, s’impatientent. Certains rêvent d’en découdre à nouveau par la lutte armée. Bien sûr ils ne pèseraient pas grand chose face à l’armée marocaine, mais le terrorisme est une autre voie, qui taraude certains.
Il est abberrant que ceux qui craignent et combattent à raison  le terrorisme, ne se donnent pas les moyens d’en éradiquer les causes naissantes quand il n’est pas encore né.
Et c’est là que la position de la France est incompréhensible, elle qui a posé son veto à l’extension aux territoires occupés de la mission de contrôle du respect des droits de l’homme, contrôle nécessaire à la légitimité du corps électoral, au bon déroulement du referendum et à la fiabilité du résultat.

  

IMPRESSIONS

C’est une incroyable performance que de réunir 150 participants d’horizons aussi divers, avec une apparence de dernière minute et d’improvisation, tout en assurant leur accueil, leurs transports, leur intendance, et un programme d’une rare densité.
Ce que nous avons découvert de ce territoire oublié et des aspirations des familles est très instructif: presque à nos portes se déroule un conflit en suspens.
Avec le recul, l’hyper encadrement dont nous avons « bénéficié » interroge: notre sécurité était-elle en jeu, ou ne devait-on voir que ce que l’on voulait nous montrer? Le coût de notre accueil aussi questionne: au moins 1000 euros par personne, alors que les besoins à satisfaire ne manquent pas dans les camps.
On ne peut pas dire qu’il y a misère là où nous étions, tout au moins pour le temps où nous étions là: des dizaines de 4 x 4, un panneau solaire et une grosse batterie pour le courant, une parabole, une citerne cubique à chaque maison, emplie par un camion chaque matin, le bébé avait des couches jetables, l’ado un pyjama tout neuf, les repas étaient copieux. Bien plus de confort que sous les tentes touarègues, ou que dans certains quartiers d’Agadez.
Miracle et paradoxe de l’aide internationale? Façade transitoire liée à la venue répétée de délégations (10 par an, disait le chauffeur)? Honneur de l’Algérie de soigner « ses » réfugiés?
Nous nous sommes perdus en conjoncture, ce qui n’enlève rien à l’inacceptable spoliation des terres du peuple saharaoui.
Nous avons bien senti combien notre accueil était formaté: femmes se laissant photographier, chauffeurs ne nous laissant pas nous aventurer au hasard, cadeau des hôtes (bijou et tissu l’avant dernier jour, henné le dernier jour), texte revendicatif commun clef en main, et le notre, plus adapté à nos institutions, plus nuancé, escamoté.
Impossibilité d’avoir accès à la liste des participants, pourtant si utile si nous voulons donner une suite.
Mon titre de parlementaire me rendit la cible de toutes les mises en valeur possibles: pas un discours ne me fut épargné, au point d’indisposer les autres composantes politiques, qui comprirent quand même que ce n’était pas de mon fait.
Après coup, on se dit que malgré les délais serrés, on aurait du demander à voir l’école, ou comment se monnayaient les achats quotidiens de nourriture, quelle autonomie financière des familles. On aurait du demander à voir le mur de plus près ou se procurer des jumelles. On a envie de lire les livres et articles des chercheurs sur le sujet. On voudrait connaître la liste des ONG qui interviennent et ce qu’elles y font.
Mais on se dit aussi qu’on n’en restera pas là, et que la précieuse collecte de mails que nous avons faite va nous permettre un retour d’expérience, des actions, des initiatives, des questionnements auprès des partis politiques et des institutions en place pour qu’ils se prononcent sur la question saharaouie et la levée du veto de la France.

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