Après l’enlèvement de trois coopérants. Témoignage

Posted on mars 9, 2012


Colette Blais est une militante française très active auprès de la population sahraouie qui vit depuis 37 ans dans les camps de réfugiés du sud-ouest de l’Algérie. Pour Nouvellesdusahara.fr, elle revient sur le contexte de sécurité dans ces camps quatre mois après l’enlèvement de trois coopérants occidentaux sur place.

Nouvelles du Sahara : Tout d’abord, depuis combien de temps accomplissez-vous des missions humanitaires auprès des réfugiés sahraouis ? Quel est votre rôle sur place ?

Colette Blais : Ma première mission s’est déroulée en novembre 1999 mais j’ai découvert la cause sahraouie lors de mon premier séjour dans les campements de réfugiés en 1992.

A chaque séjour, je travaille à l’école de formation des personnels de santé mise en place par « Enfants Réfugiés du Monde » en 1992.

J’essaie modestement d’apporter mon soutien à l’équipe de professeurs sahraouis que nous avons formés petit à petit à la pédagogie. Je m’occupe aussi des évaluations théoriques et pratiques des élèves-infirmières et sages-femmes, du suivi budgétaire et de toute la logistique.

L’école vit grâce aux financements du Haut Commissariat aux Réfugiés, du Conseil Général de Loire-Atlantique et de la Région des Pays de Loire.

Nouvelles du Sahara : Le départ pour votre dernier séjour en date est intervenu quelques jours seulement après l’enlèvement des trois coopérants espagnols et italien dans le camp de base de Rabouni où sont hébergés tous les humanitaires. Vous avez décidé de partir quand même alors que c’était la confusion sur cet enlèvement. Pourquoi ? Dans quel esprit êtes-vous partie ?

CB : Je suis partie pour assurer de notre soutien les autorités sahraouies et aussi leur dire que je leur faisais confiance, que je ne cédais pas à la panique et que, malgré tout, il fallait que les projets humanitaires continuent. Je suis partie comme d’habitude très sereine. D’ailleurs, mon mari et mes enfants ne m’ont pas empêché de partir, sachant que je prenais cette décision en toute connaissance de cause.

Nouvelles du Sahara : Depuis toutes ces années de mission, avez-vous déjà ressenti des craintes quant à la sécurité ? La sécurité dans les camps et à proximité des camps de réfugiés a-t-elle été renforcée ?

C.B. : Au cours de toutes ces missions, je n’ai jamais ressenti la moindre crainte concernant ma sécurité. C’est pourquoi je n’ai jamais hésité à emmener dans les campements des personnes désireuses de mieux connaître les réfugiés sahraouis. Pour moi, il n’y avait aucun risque. Pour cette dernière mission, les mesures de sécurité ont été renforcées, j’ai perdu cette liberté d’aller où je le désirais. Les déplacements se font accompagnés ou sous escorte, mais cela n’est pas une contrainte difficile à accepter, au contraire, c’est rassurant.

Le Protocole (NDLR : lieu d’hébergement des ONG) a été fermé à tous ceux qui n’ont pas d’autorisation officielle et la police en garde l’entrée jour et nuit. Toutes ces mesures ont été acceptées par tous les expatriés qui travaillent dans les campements, c’est pour leur protection tout simplement. Des patrouilles de militaires vont et viennent constamment, elles sont partout et assurent la sécurité avec les moyens dont elles disposent.

Nouvelles du Sahara : On a pu lire dans différents organes de presse beaucoup de choses assez contradictoires suite à l’enlèvement, le Maroc, l’Algérie et le Front Polisario se renvoyant la balle à travers des communiqués de presse. Il a été dit très vite que cet acte était le fait de membres d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI),dont on sait que beaucoup sont algériens ; que le Maroc pourrait être derrière, cela pour cautionner ses accusations de collusion entre le Polisario et AQMI ; que la région était devenue particulièrement insécurisée du fait aussi de déplacements d’armes venant d’anciens pro-Khadafi et que l’Algérie était incapable d’assurer un contrôle de son territoire…

Qu’avez-vous entendu sur place à ce sujet ?

C.B. : Durant le mois qui a suivi (l’enlèvement) et jusqu’à ce jour, AQMI n’a jamais revendiqué ces enlèvements ou alors le secret a été bien gardé. Pour les sahraouis comme pour beaucoup d’autres personnes, cela a été fomenté par les marocains afin d’isoler un peu plus les sahraouis… et de faire fuir les humanitaires.

Fort heureusement, toutes les ONG sont restées sur place et leurs programmes perdurent.

Méthode d’intimidation ! afin d’obliger les sahraouis à accepter le statut d’autonomie du Sahara Occidental… C’est peu connaître leur détermination à lutter jusqu’à l’obtention du respect du Droit International et la mise en place du référendum d’autodétermination.

Les sahraouis, des campements comme ceux qui vivent au Sahara Occupé, paient un lourd tribut depuis 37 ans. Ce drame s’est rajouté à tout ce qu’ils subissent mais l’espoir reste toujours présent.

Je souhaite que très vite, les otages soient libérés et retrouvent leurs familles. Je pense bien à eux dans cette difficile épreuve.

Commentaires des Nouvellesdusahara.fr

Fin octobre 2011, trois coopérants espagnols et italien ont été enlevés au milieu des camps de réfugiés où vivent autour de 150 000 sahraouis, dans le sud-ouest algérien.

Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), pointé du doigt par le Front Polisario, a démenti le 8 décembre être responsable de cet enlèvement. Le 10 décembre, un groupe dissident d’AQMI l’a revendiqué.

Le Front Polisario a indiqué, vendredi 16 décembre, avoir interpellé onze personnes soupçonnées de liens avec l’enlèvement de trois Européens. Des sahraouis feraient partie de ce groupe.

Pour les détracteurs du Front Polisario, cet évènement démontrerait les liens entre les terroristes d’AQMI ou de branches proches d’AQMI et le mouvement indépendantiste sahraoui. Dans quel but ce rapt aurait-il alors été organisé ?

On peut remarquer que cet évènement fragilise en tout cas le Front Polisario sur la scène internationale. L’Algérie également qui cherche pourtant à être au centre de l’action de pays du Sahel dans la lutte contre le terrorisme et l’insécurité globale qui règne dans cette région.

Pour aller + loin :

*Liens Haut Commissariat aux Réfugiés :

http://www.unhcr.fr/4acf42cc10.html

http://www.unhcr.fr/pages/4aae621d57d.html

*La dépêche de l’Agence France Presse du 23/10/2011 annonçant l’enlèvement

*Un article (en espagnol) paru dans El Pais d’un journaliste très bon connaisseur du conflit du Sahara occidental

*Une dépêche d’Associated Press du 15/12/2011 annonçant l’arrestation de personnes impliquées dans l’enlèvement

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