Maroc-Libye: la realpolitik avant tout

Posted on septembre 1, 2011


Slate AfriqueDans une volte-face pragmatique, Rabat a reconnu le CNT libyen, confirmant une doctrine que le royaume a toujours adoptée vis-à-vis de Tripoli: celle des intérêts bien compris.

Lors d’une de ses plus fameuses conférences de presse donnée après le putsch militaire avorté de 1972, Hassan II avait raconté pour décrédibiliser Mohamed Oufkir, son général félon qui avait fomenté l’attaque du Boeing royalque ce dernier avait eu quelques temps auparavant pour projet d’abattre l’avion de Kadhafi, lorsqu’il apprit que ce dernier se dirigeait vers la Mauritanie.

A l’époque, le Guide de la révolution libyenne, tombeur du roi Idriss 1er en 1969, était l’ennemi juré du trône alaouite. D’ailleurs, Kadhafi a cru que le glas avait sonné pour la monarchie marocaine. Il s’était enflammé et même pensé, un moment, envoyer un appui aérien aux officiers marocains régicides.

Dans les années 70, révolutions arabes rimaient davantage avec panarabisme —forcément socialiste et antimonarchique. Les officiers libres d’Égypte (Nasser en tête), dont s’est inspiré le jeune capitaine Kadhafi, promettaient la délivrance des peuples arabes du colonialisme et du joug d’un Occident prédateur et allié d’Israël

Cette époque est bien révolue, tant les républiques populaires devenues dynastiques et les monarchies au pouvoir féodal se sont, au fil du temps, retrouvées dans le même viseur des révoltés d’aujourd’hui.

Entre le royaume du Maroc et la Jamahiriya («État des masses») libyenne, les relations ont été depuis plus de 40 ans aussi chaotiques que contre-nature, lorsque durant certains intermèdes d’accalmie les embrassades et les promesses d’alliances étaient à l’ordre du jour.

Des relations tumultueuses

La première rencontre entre Hassan II et Mouammar Kadhafi a eu lieu à Rabat en 1969, comme le raconte avec force détails le dossier consacré aux relations tumultueuses des deux hommes par le magazine marocain TelQuel:

«Hassan II, 40 ans, est un roi sûr de lui. Kadhafi, 27 ans à peine, est encore auréolé du coup d’État qui lui a permis de renverser la monarchie libyenne en septembre 1969. Le roi et le colonel, qui s’évitent soigneusement, jouent au chat et à la souris. Dans un contexte de guerre froide divisant le monde en deux blocs (l’Est, voué à l’URSS, l’Ouest tourné vers l’Amérique), Hassan II incarne une monarchie à la solde de l’Oncle Sam, alors que Kadhafi et sa Jamahiriya arborent fièrement le label révolutionnaire. Un véritable choc des cultures.

« Nous nous sommes juste serré la main, mais dès le premier jour les choses ont grincé et j’ai pu observer à quel point Kadhafi était incontrôlable et inexpérimenté. Lors de la lecture des résolutions par exemple, il suffisait que je propose de remplacer un mot par un autre, qui me paraissait plus approprié pour qu’immédiatement il s’y oppose. Ce fut une véritable guerre ouverte pendant les trois jours de la conférence », raconte Hassan II dans le livre d’entretiens réalisé avec Éric Laurent (Mémoire d’un Roi, édition Plon, 1993).

Le sommet arabe de ce décembre 1969, qui a pour théâtre l’hôtel Hilton de Rabat, se déroule dans une atmosphère irréelle, proche du western, avec menaces, injures… et usage de pistolets.»

Le colonel révolutionnaire soutiendra politiquement les opposants de Hassan II (gauchistes et islamistes confondus) et armera le front Polisario, qui conteste au Maroc sa souveraineté sur leSahara Occidental. Hassan II a, lui aussi, accueilli à bras ouverts les bannis de Kadhafi.

Un point de rupture irréversible entre Rabat et Tripoli, jusqu’à la signature à Oujda en 1984 de l’éphémère traité d’Union arabo-africaine (UAA) entre le Maroc et la Libye dont Rabat ne fait plus référence depuis longtemps, un pacte contre-nature voulu par Hassan II et dont Mohammed VI en fera son sujet de mémoire de licence de droit en 1985.

A l’époque, Kadhafi cherchait à tout prix à sortir de son isolationnisme à l’international, et Hassan II a trouvé par cette alliance de pure forme le moyen de fermer le corridor saharien qui acheminait du désert libyen via l’Algérie les armes aux séparatistes du Sahara Occidental. La même année, prenant prétexte d’une visite de Shimon Peres (le président israélien) au Maroc, Kadhafi rompt l’accord d’Oujda.

Les relations entre les deux pays entament une nouvelle phase de turbulence. Le répit aura été trop court, plus longue sera l’attente d’une amorce de normalisation. L’UAA sera tout de même le prélude de la fameuse Union du Maghreb arabe (UMA) en 1989, dont le projet de construction d’un ensemble maghrébin intégré demeurera toujours un serpent de mer.

Des intérêts économiques bien compris

Depuis, visites officielles et accords bilatéraux se sont multipliés, favorisant des échanges économiques substantiels et surtout l’installation de plus de 120.000 ressortissants marocains en Libye à la recherche d’un emploi, concentrés principalement à Tripoli et à Benghazi. Le Maroc a alors adopté une ligne diplomatique bienveillante envers le régime de Kadhafi et Tripoli a pour sa part tempéré ses ardeurs antimarocaines dans les forums internationaux.

Dans le sillage de cette vraie-fausse normalisation, Mohammed VI continuera d’entretenir des relations ambiguës avec le clan Kadhafi. Au palais, on sait que Kadhafi n’a pas complètement rompu avec le Polisario, mais on fait comme si. Les liens se tissent d’abord dans les affaires. Les investissements libyens au Maroc ne sont pas négligeables, notamment dans l’immobilier, l’énergie et le tourisme.

Le fonds d’investissement libyen Libyan Arab Foreign Investment Corp (Lafico) sera le partenaire de la holding royale Ominium Nord Africain (ONA), notamment dans la réalisation emblématique du Twin Center de Casablanca, modèle réduit des tours jumelles new-yorkaises, mais aussi dans les phosphates avec un gigantesque projet chimique à Jorf Lasfar unissant l’Office chérifien des phosphates (OCP) et le Libya Africa Investment Portfolio, l’un des plus importants fonds d’investissement en Afrique.

Pour cette coopération économique tous azimuts, Seif al Islam Kadhafi sera à la manœuvre pour prendre langue avec Mohammed VI, qui le recevra en grande pompe en 2006.

Malgré un couac diplomatique dont seul Kadhafi peut en être capable —il avait invité en 2009 pour le 40e anniversaire de sa révolution Mohamed Abdelaziz, le chef du Polisario, aux côtés de la délégation officielle marocaine — les liens ne seront jamais plus interrompus entre Rabat et Tripoli —bien au contraire.

Devenu fréquentable et adoubé par une communauté internationale qui lui déroulait le tapis rouge après sa rédemption dans l’affaire Lockerbie, Kadhafi avec ses pétrodollars était plus que jamais courtisé de tous. Mohammed VI avait même donné l’exemple aux hommes d’affaires marocains en autorisant l’Attijariwafa Bank, première institution financière du Maghreb qu’il contrôle à travers ses holdings, à ouvrir une antenne à Tripoli.

Au même moment, hasard de calendrier ou signe de convergence, la justice marocaine châtiait lourdement une brochette de journaux indépendants marocains qui avaient eu l’outrecuidance de critiquer le Guide de la Jamahiriya. Ils étaient poursuivis pour «atteinte à la personne et à la dignité» du dirigeant libyen…

Avec le déclenchement des révolutions arabes, la diplomatie marocaine a joué une drôle de partition, recevant tour à tour les représentants du gouvernement de Tripoli et ceux de l’insurrection libyenne. Les diplomates libyens accrédités à Rabat ont été sanctuarisés à l’hôtel Sofitel de la capitale sous haute protection policière et les manifestations en face de l’ambassade libyenne, réprimées (comme l’ont été d’ailleurs celles soutenant la révolution tunisienne).

Pour l’anecdote, des Libyens anti-Kadhafi soutenus par le Mouvement du 20 février ont été empêchés de hisser les couleurs du Conseil national de transition (CNT) sur l’ambassade de Libye, pourtant désertée… Il faut dire que le Maroc organisait au même moment le difficile rapatriement de ses milliers de ressortissants et craignait plus que tout des actes de représailles de la part des affidés au Colonel.

Une diplomatie louvoyante

Alors que la médiation de l’Union africaine en vue de trouver une solution négociée au conflit avait échoué, le Maroc a été l’un des rares pays arabes et le seul d’Afrique du Nord engagé dans des discussions avec les puissances occidentales sur la crise en Libye.

Rabat justifiait son implication par la recherche d’une solution négociée à la crise, mais en coulisses se réjouissait de la chute programmée du dictateur libyen. D’ailleurs, le Maroc n’a pas hésité à accuser Alger d’envoyer des mercenaires du Polisario ainsi que des armes en Libye, pour aider le colonel Kadhafi. C’est une tribune publiée dans une très influente gazette spécialisée dans les affaires liées au Capitole par Edward M. Gabriel, ancien ambassadeur américain au Maroc devenu lobbyiste du royaume aux États-Unis, qui avait mis le feu aux poudres.

Avec l’entrée des rebelles dans Tripoli, Rabat s’est immédiatement rangé du côté du CNT. SansKadhafi, la coopération économique avec la «nouvelle Libye» pourra se déployer sans gêne et l’isolement diplomatique du Polisario sera renforcé. Une aubaine pour le Maroc. Pourtant, des inquiétudes persistent: la chute de celui qui se plaisait à se nommer «roi des rois d’Afrique» donne aussi du tonus aux révolutions arabes.

Et malgré la sérénité affichée par la monarchie marocaine, qui affirme avoir bien négocié ce tournant avec sa réforme constitutionnelle, ses détracteurs au sein du Mouvement du 20 février ont fêté à leur manière la fin du régime dictatorial libyen (et, ce faisant, la culbute de la troisième pièce du domino révolutionnaire maghrébin) en organisant des manifestations massives dans les principales villes du royaume le 20 août, au moment où Mohammed VI donnait un discours à l’occasion du 58e anniversaire de la révolution du roi et du peuple…

Ali Amar