Ennaâma Asfari, dans les geôles du roi

Posted on août 23, 2011


L’Humanité :

Militant des droits de l’homme au Sahara occidental, ce juriste est détenu sans procès par les autorités marocaines depuis le 7 novembre 2010.

Huit longs mois se sont écoulés, déjà, depuis l’enlèvement d’Ennaâma Asfari par la police marocaine. Figure de la défense des droits de l’homme, ce juriste se trouvait alors à Laayoune, capitale du Sahara occidental occupé. Il a « disparu » la veille du sanglant assaut lancé le 8 novembre 2010 par les autorités marocaines contre le « camp de la fierté et de la dignité » de Gdeim Izik, dressé à une douzaine de kilomètres de Laayoune par plusieurs milliers de jeunes pour protester contre la dégradation de leurs conditions de vie, revendiquer des logements et des emplois et faire valoir le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Créé le 12 octobre 2010, ce camp, avec ses 8 000 tentes et ses 28 000 participants, avait fini par dépasser les autorités marocaines, incapables de contenir ce mouvement populaire malgré un important déploiement sécuritaire. D’où la carte d’une répression sanglante, digne des années de plomb du règne d’Hassan II, pour démanteler le camp. Partie prenante de ce mouvement exceptionnel par ses formes et par son ampleur, Ennaâma Asfari avait contribué à le faire connaître, en diffusant sur Internet des images tournées sur place.

Appréhendé dans la soirée du 7 novembre 2010, ce citoyen sahraoui résidant en France, coprésident du Corelso (Comité pour le respect des libertés et des droits humains au Sahara occidental), a été tabassé jusqu’à l’évanouissement, avant d’être transféré dans un lieu inconnu. Ses amis, sa famille sont restés cinq jours sans aucune nouvelle de lui. « Durant cette période, je ne vivais plus. La police marocaine n’ayant pas hésité à tirer à balles réelles sur les contestataires, j’étais convaincue qu’ils l’avaient supprimé », se remémore Claude Mangin-Asfari, son épouse. Finalement, le 12 novembre, des témoins lui rapportent avoir vu son mari vivant, au tribunal de première instance de Laayoune, avec d’autres détenus, à demi-nu, le corps couvert par les stigmates des mauvais traitements infligés par la police. Sans audience ni avocats, le procureur du roi décide alors de transférer son dossier, ainsi que ceux d’autres prisonniers politiques, au tribunal militaire de Rabat. Ennâama Asfari est conduit, avec d’autres détenus, à la prison de Salé, où il est toujours embastillé, sans inculpation ni procès.

C’est le quatrième séjour dans les geôles du roi pour ce chantre d’une résistance pacifique à l’occupation marocaine. Après l’assaut contre le camp de Gdeim Izik, plus de 200 Sahraouis ont été jetés en prison, à Laayoune. Une soixantaine d’entre eux sont toujours incarcérés à ce jour. À Salé, le régime de détention est particulièrement dur pour les 22 prisonniers politiques arrêtés en novembre. Au point qu’Ennaâma Asfari a entamé trois grèves de la faim, dont l’une a duré dix-sept jours, pour avoir le droit de lire, d’écrire, de faire du sport, de recevoir des visites et de partager sa cellule avec l’un de ses camarades. Il se bat désormais pour recevoir du courrier 
et des journaux. L’état de santé de certains de ses codétenus, privés de soins, l’alarme.

Même derrière les barreaux, sa détermination demeure intacte. La journaliste Aline Pailler, qui copréside avec lui le Corelso, 
le décrit comme « un combattant dont rien n’entame l’énergie et la joie de vivre ». 
« C’est un homme chaleureux, plein d’humour et d’enthousiasme malgré les coups qu’il prend. 
Il n’est jamais dans la plainte, ne cède jamais ni à la haine ni au défaitisme. Il n’a pas l’âme d’un martyr. En toutes circonstances, 
il garde confiance dans la vie et dans la lutte 
de son peuple pour la dignité et la liberté », témoigne-t-elle.

À quarante ans, Ennaâma Asfari incarne une nouvelle génération de militants. Arrivé en 1999 à Paris pour poursuivre ses études de droit, il obtient en 2002 un diplôme d’études approfondies à Paris- X Nanterre. L’intitulé de son mémoire : « L’avenir de la Minurso, 
mission des Nations unies pour le référendum au Sahara Occidental ». Il s’est engagé sur le tard, dans le sillage de l’intifada non violente pour le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, lancée à Laâyoune le 21 mai 2005. Cette année-là, il participe à la création du Corelso et commence une vie de militance et d’allers-retours, entre le Sahara et Paris. Ceux qui l’ont côtoyé retiennent de lui son charisme, sa force de caractère, son sens profond de la justice. « Ce n’est ni un homme d’appareil ni une tête brûlée, résume son amie Michèle Decaster, présidente de l’Association d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (Afaspa). Ennaâma est à la fois un intellectuel, un fin politique et un militant de terrain. Très lié à la jeunesse, à ses luttes, il est aussi très préoccupé par le sort des victimes de la répression. »

Né à Tan Tan le 8 janvier 1970, dans la tribu des Reguibat, Ennaâma Asfari porte presque dans sa chair la lutte de ce peuple colonisé et réprimé par la monarchie marocaine depuis trente-six ans. Son père, Abdi Asfari, fut victime de disparition forcée pendant quinze ans, de 1976 à 1991, au bagne de Kelaât M’Gouna, dans la région de Ouarzazate. Militante elle aussi, sa mère n’a pas échappé aux bagnes d’Hassan II. Maintes fois soumise à des mauvais traitements, elle est décédée alors qu’Ennaâma n’avait que onze ans. L’enfant a été élevé par ses tantes, qui lui ont transmis l’histoire familiale et insufflé le sens du combat. « Comme des dizaines d’autres militants, Ennaâma est détenu arbitrairement pour avoir pris part au mouvement pacifique des jeunes sahraouis pour la liberté et la justice sociale, s’indigne son frère, Sid Ahmed Asfari. Mais cette répression ne nous fera pas plier. Les Sahraouis savent qu’ils ont des richesses propres dont ils ne voient pas la couleur. Nous poursuivrons jusqu’au bout notre lutte pour la libération du Sahara, quel qu’en soit le prix. Nous avons le droit international avec nous. »

CHRONO EXPRESS

1999. Arrivée en France, où Ennaâma Asfari poursuit ses études de droit.

Novembre 2005. Il participe à la création 
du Corelso (Comité pour le respect 
des libertés et des droits humains 
au Sahara occidental), qu’il copréside 
avec la journaliste Aline Pailler.

2007 à 2009. Arrêté et enlevé 
à de nombreuses reprises, 
il fait plusieurs séjours en prison.

7 novembre 2010. Des policiers font irruption à son domicile de Laayoune, 
le rouent de coups jusqu’à l’évanouissement. Sa famille reste une semaine sans nouvelles. Depuis, il est détenu, sans procès, 
à la prison de Salé, près de Rabat.

Rosa Moussaoui