“Le Sahara occidental, dernier territoire colonisé en Afrique”

Posted on juillet 9, 2011


Interview de Malainin Lakhal, secrétaire général du Syndicat des journalistes et écrivains sahraouis. 

Témoins : Où en est aujourd’hui la question sahraouie ?  

Malainin Lakhal : La situation au Sahara occidental est en danger d’explosion permanent. Principalement parce que la communauté internationale, en particulier l’ONU et les grandes puissances, notamment la France, n’affichent aucune réelle volonté politique pour résoudre un simple cas de décolonisation. Le cas est pourtant bien défini en termes de droit international par la résolution 1514, relative à l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à travers un processus de vote démocratique ou de référendum. Ce qui permettrait au peuple sahraoui, seul détenteur de la souveraineté sur le Sahara occidental, de décider librement du futur de son pays. En 1991, un processus de paix a été accepté par les deux parties en conflit, le Maroc et le Front Polisario. Plusieurs solutions ont été proposées depuis, parfois acceptées mais jamais appliquées. À chaque fois, Rabat a l’audace de s’opposer à l’application des résolutions onusiennes et de la loi internationale, soutenu et encouragé par la France, toujours prête à fournir à son protégé, le roi du Maroc, l’aide et le soutien politique, financier, diplomatique, voire militaire, comme ce fut le cas dans les années soixante-dix et quatre-vingt. 

La France, pays des libertés et des droits de l’homme, la France de la démocratie s’est malheureusement empêtrée encore plus profondément dans cette position honteuse en soutenant le Maroc et en utilisant son droit de veto au sein du Conseil de sécurité de l’ONU pour empêcher toute tentative de prise en compte de la question des droits de l’homme dans les territoires occupés du Sahara occidental. 

Dans les campements de réfugiés sahraouis, plus de cent soixante mille vivent depuis 1975 un exil forcé à cause de l’occupation de leur territoire et attendent toujours l’application de la loi internationale pour pouvoir retourner dans leur pays libéré. Plus grave encore est la position hypocrite de l’Union européenne, là aussi sous l’influence française, qui a fait le choix des intérêts économiques au détriment des valeurs humaines. Elle a octroyé au Maroc un statut de partenariat avancé alors que toutes les organisations internationales des droits de l’homme affirment la responsabilité du régime de Rabat dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité qui continuent à être commis en toute impunité. 

L’Europe encourage le Maroc à maintenir son occupation illégale du Sahara occidental en signant des accords de pêche et des accords d’agriculture qui incluent ce dernier territoire colonisé en Afrique. Mais, et c’est là le plus important, la résistance sahraouie ne faiblit pas, bien au contraire, comme le démontrent notamment les manifestations qui ont eu lieu au début du mois de novembre 2010 dans les territoires occupés, près de la capitale du Sahara occidental, El Aaiun. Les Sahraouis des territoires occupés, du Sud Maroc, des camps de réfugiés de Tindouf, ainsi que ceux expatriés en Espagne ou ailleurs sont plus déterminés que jamais à faire entendre leur voix.

 

 

D’autant que des mouvements de solidarité avec cette résistance pacifi que mais active émergent et se développent partout dans le monde, y compris ici en France, où la solidarité avec le peuple sahraoui prend de plus en plus d’ampleur et d’influence. Notre combat est juste, et même les instances marocaines commencent à reconnaître les atteintes fl agrantes aux droits de l’homme, passées sous silence pendant des années. 

En témoigne le rapport d’onze associations et organisations marocaines qui affirme la responsabilité de l’Etat marocain dans des crimes contre l’humanité et des actes de violence contre les manifestants du camp de protestation de novembre à EL Aaiun. En témoigne aussi le Conseil consultatif royal des droits de l’homme, qui a reconnu la responsabilité des autorités marocaines dans la mort sous la torture ou dans les prisons secrètes marocaines de trois cent cinquante-deux Sahraouis. Le Maroc reconnaît alors avoir commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité depuis 1975, et le voilà qui continue toujours à les commettre au vu et au su de ses alliés occidentaux. 

Quelles difficultés éprouvent les journalistes sahraouis pour informer sur ce qui se passe dans leur région ? 

 

 

Le plus grand problème, c’est le siège militaire et médiatique imposé par l’armée d’occupation marocaine sur le territoire, depuis l’invasion en 1975. Il est presque impossible de faire un vrai travail de journaliste dans les territoires occupés. Les journalistes, et les intellectuels en général, travaillent dans des conditions dangereuses. Ils sont ciblés par les autorités marocaines. Plusieurs de nos intellectuels ont connu les prisons, la disparition forcée, la torture, les intimidations, la privation des droits les plus élémentaires. Un membre du bureau exécutif de l’UPES, le journaliste et écrivain Mustapha Abd Daiem, est en prison depuis 2008. Un tribunal marocain l’a privé de tous ses droits civils et de son droit au travail pour les dix années à venir. Il est en prison pour trois ans à cause de ses opinions politiques en faveur de l’indépendance de son pays occupé. Dans les campements des réfugiés sahraouis, les journalistes doivent faire face à beaucoup d’obstacles techniques à cause des conditions diffi ciles de l’exil : manque d’équipement, difficulté de communication avec les sources, manque de professionnalisme, besoin de formation continue… Chez nous, la plupart des journalistes ne sont pas formés à ce métier. Ce sont plutôt des intellectuels et des volontaires qui luttent contre l’état de siège et l’insensibilité des médias internationaux. Les journalistes sahraouis ne sont pas plus de trois cents, mais il y a beaucoup de bloggeurs et d’activistes qui font du très bon travail d’information. 

 

Quel est le rôle de votre syndicat dans une telle situation ? Et quels sont ses liens au plan international?

 

Notre syndicat est une union militante qui défend les droits d’un peuple en lutte depuis trois décennies. Nous essayons par tous les moyens de fournir l’information au peuple, de préserver la culture, l’histoire, suivre et générer le développement au sein de la société civile sahraouie. Nous sommes un acteur de premier plan dans la dynamique sociale sahraouie. Les intellectuels sahraouis ont toujours été en première ligne de la lutte populaire pour l’indépendance. 

Pour ce qui est de nos relations avec les organisations de journalistes internationales, je dois dire que nous n’avons pas réussi à avoir un contact positif. Sincèrement, je crois que la plupart de ces organisations ne sont pas toujours sensibles à nos priorités. J’ai eu quelques contacts avec la FIJ [Fédération internationale des journalistes], surtout en Australie et en Norvège, mais rien de concret n’en a résulté. Maintenant, nous travaillons avec des journalistes progressistes sur une nouvelle initiative lancée par des jeunes journalistes durant le 17e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, à Pretoria en décembre 2010. Nous sommes un membre très actif de cette nouvelle dynamique. 

 

De quelle aide avez-vous le plus besoin ? 

 

La solidarité internationale que nous espérons, c’est surtout un soutien politique et médiatique, qui permettra aux peuples du monde de comprendre la question sahraouie. Nous avons besoin que les journalistes du monde entier nous aident à faire face au blocage médiatique imposé sur le Sahara occidental, pas seulement par le Maroc mais aussi par des Etats prétendument démocratiques comme la France. Je suis vraiment surpris de voir que les médias français suivent avec passivité les politiques honteuses adoptées par l’Etat français, pas seulement au Sahara occidental mais par- tout en Afrique. Il est temps de prendre conscience du danger de ce genre d’attitude. Ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte, ce qui va suivre dans d’autres pays amis de la France risque de vous surprendre encore. Dans notre cas, la presse française continue de défendre le régime marocain et de donner une fausse image du Maroc en le présentant comme démocratique, ouvert et tolérant. Le peuple marocain souffre d’exactions, de violations quotidiennes de ses droits, de pauvreté, de marginalisation, d’humiliations, d’exploitation… J’en passe. C’est dangereux, c’est immoral, c’est une erreur que l’histoire gardera de la France du xxie siècle. Nous avons besoin de l’aide des journalistes français. Mais vous aussi, Français, vous avez besoin de nous pour vous aider à vous réveiller et à lutter pour vos propres droits, qui commencent à être réduits petit à petit. Je reprendrai l’appel de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! »

 

Propos recueillis par Patrick Kamenka 

Publicités