Un référendum constitutionnel au service de Sa Majesté

Posted on juillet 6, 2011


Si la victoire du «oui» semble acquise, renforcée par une propagande d’Etat massive, l’enjeu majeur du vote pour l’adoption de la nouvelle Constitution marocaine demeure le taux de participation. Un marqueur pour l’après scrutin… si les dés ne sont pas pipés.

 

Mise à jour du 2 juillet 2011: selon le ministre de l’Intérieur marocain Taib Cherkaoui, le «oui» à la réforme constitutionnelle a recueilli 98% des suffrages, dans 94% des bureaux de vote lors du référendum du 1er juillet, alors que le taux de participation s’élève à plus de 72%.

 

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Près de treize millions de Marocains (sur 21 millions en âge de voter) étaient appelés aux urnes ce vendredi 1er juillet 2011, pour se prononcer sur le projet de révision de la Constitution proposé par Mohammed VI. C’est le premier référendum sous le règne du roi, qui a succédé à son père Hassan II en 1999. Environ 40.000 bureaux de vote ont été aménagés sur l’ensemble du territoire marocain tandis que 520 autres sont mis à la disposition des Marocains vivant à l’étranger.

 

«Mamsawtinch!» («Nous ne voterons pas!»)

 

Le projet de Constitution prévoit un réaménagement des pouvoirs du Premier ministre, mais garantit au monarquedes prérogatives régaliennes considérables. Un projet destiné à répondre à la demande des manifestants, qui réclament depuis le déclenchement des révolutions arabes plus de démocratie et une véritable séparation des pouvoirs, et qui jugent le projet très insuffisant: «Un rendez-vous raté avec l’Histoire pour Mohammed VI» pour les «févriéristes», ce mouvement de jeunes qui dénonce une Constitution «imposée» et concoctée dans les arcanes du Palais par des conseillers inféodés à la Couronne.

 

Aussi, le Mouvement du 20 février, à l’origine des manifestations depuis plusieurs mois, avait appelé à boycotter le scrutin, jugeant que cette réforme constitutionnelle «cosmétique» était loin d’être synonyme de processus démocratique. Ses militants réclament l’instauration d’une «réelle monarchie parlementaire», où le roi —qui demeure largement populaire— règnerait mais ne gouvernerait pas, une justice indépendante, la fin de l’affairisme et de la corruption, et la désanctuarisation des appareils sécuritaires. «Mamsawtinch!» («Nous ne voterons pas!») est leur mot d’ordre, relayé en masse sur Internet via les réseaux sociaux. Un site Web a en outre été mis en place pour traquer toute irrégularité dans les bureaux de vote.

 

Une campagne à la hussarde et déséquilibrée

 

La campagne pour le référendum a duré à peine 10 jours (du 21 au 30 juin), un délai jugé beaucoup trop court par les opposants à ce projet (qui vont de la gauche aux islamistes désireux d’instaurer un califat) pour un scrutin équitable et sincère proposé à une population à 40% illettrée. Un empressement qui a réduit le projet de réforme à un plébiscite en faveur du souverain, quasiment assuré de voir son référendum adopté à une majorité confortable.

 

Les partis politiques n’ont eu que quelques heures pour se pencher sur le texte de la nouvelle Constitution avant que le roi ne le soumette à référendum. Tous les partis présents au Parlement se sont ralliés au projet de Mohammed VI. «Visiblement, le Palais cherche à faire passer sa réforme à la hussarde, sans laisser à la société civile le temps de s’organiser», a estimé Ahmed R. Benchemsi, fondateur de la revue TelQuel dans une tribune publiée dans Le Monde.

 

«C’est devenu une question d’allégeance, bien que le roi n’en ait pas besoin car sa légitimité n’a jamais été mise en question», estime Ali Anouzla, directeur du portail d’information lakome.com.

 

Le Forum citoyen pour le changement démocratique, qui regroupe plus de 300 intellectuels et militants de la société civile, avait lui aussi appelé à ne pas voter, tout comme certains partis de gauche et centrales syndicales. Ces courants n’ont pas eu la possibilité de s’exprimer en toute liberté face au rouleau compresseur de la propagande en faveur du «oui».

 

Les chaînes de télévision, toutes contrôlées par l’Etat, ont accordé une très large place aux partisans des réformes. Si les partis politiques qui y sont opposés ont bénéficié d’un certain temps d’antenne réparti à la va-vite par décret ministériel, la campagne référendaire a été largement déséquilibrée dans un effort manifeste de marginaliser les voix dissonantes.

 

Lors des meetings officiels de promotion de la révision constitutionnelle, les autorités ont affrété bus et camions pour transporter des milliers de citoyens encouragés à soutenir massivement la monarchie, et à qui drapeaux, effigies du roi, nourriture et boissons gratuites ont été distribués.

 

Des agents du ministère de l’Intérieur ont encadré de violentes contre-manifestations mobilisant des hordes de jeunes embrigadés et payés pour casser les attroupements contestataires aux cris de «Vive le roi, mort aux traîtres!», à l’image des baltajiyas de Moubarak sur la Place Tahrir, au Caire. L’Etat a ordonné aux corporations professionnelles (taxis, restaurateurs…) et aux prédicateurs et imams des mosquées de s’exprimer en faveur des réformes et fait défiler dans les rues des membres de confréries soufies appelant à l’obéissance au roi, en sa qualité de «Commandeur des croyants».

 

Vers 16h, à la dispersion des fidèles venus pour la grande prière du vendredi à la mosquée As-Sunna, limitrophe du Palais royal de Rabat, la piété avait un air de mobilisation politique. L’imam a harangué ses ouailles dans son prêche appelant à la participation des «bons musulmans» au référendum par «devoir de citoyenneté» et pour la «consécration de la démocratie, Inch’Allah [si Dieu le veut]!».

 

Il faut dire qu’il n’y avait pas foule aux abords des bureaux de vote du centre-ville de la capitale. On parle même d’un taux de participation encore très faible (10%) dans les quartiers huppés. Dans les quartiers populaires et la médina, la tendance est sensiblement différente. Des files d’attente se forment à l’instigation des Moqqadems, les agents d’autorités locaux qui font le porte-à-porte pour encourager les citoyens encore récalcitrants, en insistant sur le fait qu’une simple pièce d’identité ferait l’affaire pour ceux qui n’ont pas pu retirer leur carte d’électeur.

 

L’abstention, marqueur majeur de l’après scrutin?

 

Si la victoire du «oui» semble acquise, l’enjeu majeur du scrutin demeure le taux de participation. Aux dernières élections législatives, en 2007, il n’était officiellement que de 37% —le plus bas jamais enregistré. Mais déjà, les médias d’Etat diffusent en boucle chants patriotiques, reportages enthousiastes et sondages aux tendances stratosphériques (70 à 80% de participation).

 

Malgré cette propagande de masse, l’affluence dans les bureaux de vote —où des instructions ont été données pour empêcher les journalistes d’y pénétrer— était plutôt timide. A Rabat et Casablanca, les votants son arrivés au compte-goutte, un signe de défiance qui pourrait faire de l’abstention, si les dés ne sont pas pipés, un marqueur majeur de l’après scrutin. Car c’est bien la mobilisation du corps électoral qui pourrait conforter Mohammed VI dans son choix d’une réforme bien parcimonieuse aux yeux de ses détracteurs.

 

Ali Amar

 

Slate Afrique