Révolutions arabes : une nouvelle conscience commune

Posted on juin 27, 2011


Mémoires des Luttes :

par Sami Naïr

Ancien député européen, professeur à l’université Pablo de Olavide, Séville

publié : le 21 juin 2011

La révolution arabe a surpris tout le monde. Preuve que l’histoire, derrière l’apparente immobilité des sociétés, surgit souvent là ou on ne l’attend pas. L’effet battement d’aile du papillon en Tunisie s’est transformé en foudre en Egypte, en tempête en Libye, en tsunami partout ailleurs dans le monde arabe. Même les pays qui donnent l’impression d’échapper au souffle puissant de la révolte des droits – Maroc, Algérie, Liban, Arabie saoudite – sont en réalité touchés.

C’est une nouvelle ère qui s’annonce. Face à cette insurrection, partout les pouvoirs autoritaires (Syrie, Libye, Yémen) réagissent, s’organisent, s’entraident, massacrent les populations quand ils ne parviennent pas à les contenir par leurs méthodes répressives habituelles.

On sait les causes sociales de la révolution arabe : émergence comme acteurs autonomes des couches moyennes appauvries ; révolte des classes populaires surexploitées, précarisées, marginalisées ; explosion de la jeunesse (16-25 ans) éduquée face à des pouvoirs dogmatiques, rigides et culturellement attardés. Ces populations vivent une réalité terriblement oppressante de corruption, de népotisme, de violence sexiste, d’enfermement idéologique dans des identitarismes réactionnaires, en même temps que la domination sans partage de couches dirigeantes rapaces et antidémocratiques. C’est pourquoi, du Maghreb au Machreck, on retrouve partout la même colère, les mêmes acteurs sociaux, les mêmes maux.

Pour expliquer cette situation, il faut dépasser les truismes : émergence de l’individu, révolte morale, explosion libérale, etc. Tous ces traits sont évidents. Mais reste encore à savoir pourquoi – et pourquoi maintenant ? Parmi toutes les raisons que l’on peut déceler, l’une des plus importantes tient à l’avènement d’une nouvelle conscience commune, qui dément les discours officiels des pouvoirs autoritaires sur l’identité de ces nations et, en même temps, inflige un revers cinglant au préjugé occidentalo-centriste du « choc des cultures » et de la « guerre des identités ».

Cette nouvelle conscience, particulièrement frappante dans les comportements des classes moyennes arabes et de la jeunesse, relève de ce que le grand essayiste et poète antillais Edgar Glissant appelait la « mondialité ». En général, la globalisation est perçue d’abord comme expansion des biens, marchandises et capitaux. Or, elle entraîne aussi, de ce fait, l’émergence de valeurs universelles communes plus ou moins correspondantes. Ces valeurs sont, pour l’instant, encore labiles, fluctuantes, mais elles constituent déjà un socle d’identité commun, par delà les appartenances nationales traditionnelles.

D’un mot, les mêmes valeurs, les mêmes aspirations relient les populations, consciemment ou inconsciemment : elles se focalisent sur une forte demande de citoyenneté (pas seulement de reconnaissance de l’individualité), de formation d’un intérêt général au-delà et contre le particularisme des intérêts privés, d’aspirations à un régime d’égalité et de droits sociaux, de refondation de la souveraineté populaire par la démocratie participative, d’institution d’Etats de droit soumis au pouvoir de la loi (et non du « dirigeant suprême »).

Ces valeurs-là sont incontestablement portées par les couches modernisatrices (principalement les couches moyennes) et renforcées par le processus de globalisation. La « mondialité », c’est précisément ce qui, dans les revendications actuelles des jeunes et des couches moyennes et populaires du monde arabe, fait écho à celles des mêmes catégories de la population partout dans le monde. Des « indignés » espagnols aux probables explosions à venir demain dans d’autres pays, nous avons et aurons affaire à cette même identité « mondialisante ».

Or, tout l’intérêt de cette figure identitaire nouvelle est qu’elle apparait d’abord comme le dépassement de la « mondialisation » seulement – et sordidement – économique et, tout à la fois, qu’elle s’enracine dans l’identité nationale des pays concernés. C’est pourquoi, partout dans le monde arabe, les révoltes pour l’émancipation démocratique se drapent dans la réappropriation patriotique : que les jeunes Tunisiens, Egyptiens, Yéménites, Syriens défient la répression enveloppés dans les drapeaux de leur nation n’est pas fortuit. Ils affichent ainsi à la fois leur enracinement national et leur ouverture d’esprit universaliste. Ils constituent de fait un nouveau monde. Les valeurs de république et de démocratie sont ainsi sécularisées ; elles n’appartiennent, comme le dit le juriste tunisien Yadh Ben Achour, ni à l’« Occident », ni à l’« Orient ». Elles sont universelles. Cette mondialité s’oppose ainsi radicalement à tous ceux qui, prisonniers de schémas régressifs, ont prétendu, ces dernières années, enfermer les peuples arabes dans l’identitarisme religieux et l’archaïsme autoritaire. Comme elle s’oppose à l’idéologie du conflit des civilisations et aux affrontements confessionnels.