Messaoud Ould Remdane : « Nous ne voulons plus être les sahraouis de service du Makhzen »

Posted on avril 23, 2011


Demain Online :


Messaoud Ould Remdane, le président de l’Association sahraouie pour la défense des droits humains (ASADEDH), et membre, jusqu’à il y a trois semaines, du Conseil royal consultatif pour les affaires sahraouies (Corcas), a claqué la porte du collectif des sahraouis pro-marocains et commencé une campagne de sensibilisation des Occidentaux sur ce conflit plus que trentenaire.

Ould Remdane, qui a été proche du Makhzen jusqu’aux événements de Gdeim Izik, est devenu très critique envers la politique du Maroc au Sahara. « Je ne veux plus défendre l’autonomie, c’est une farce », lance-t-il dans un long entretien qu’il a accordé à Demain online dans une ville européenne où il réside actuellement.

Dans cet entretien, il nous explique les raisons de ce revirement et son intention d’aller « plus loin ».

Demain online : M. Messaoud Ould Remdane, vous étiez il n’y a pas si longtemps un membre actif de ce collectif de Sahraouis qui appuient le projet d’autonomie au Sahara. Vous ne l’êtes plus aujourd’hui. Pourquoi ?

Messaoud Ould Remdane : Le projet d’autonomie du Sahara concocté par le Maroc est une tromperie. Je ne veux plus défendre l’autonomie. C’est une farce.

Q : Et c’est aujourd’hui que vous le découvrez ?

: Avant Gdeim Izik, j’avais quelques doutes, mais après la violente répression qui s’est abattue sur ce camp et sur la population sahraouie de Laâyoune, le 8 novembre, j’ai acquis la certitude que cette autonomie était une farce, une manière de nous tenir contrôlés sans tenir compte de notre identité. On peut dire qu’il y a eu un avant et un après Gdeim Izik dans l’histoire du peuple sahraoui.

Q : Excusez-moi, mais quand vous étiez très sollicité par la presse marocaine, vous ne parliez jamais de « peuple sahraoui ». Croyez-vous qu’il existe un peuple sahraoui différent du peuple marocain ?

R : Absolument. Je suis membre de la tribu sahraouie des Tekna, je suis né à Laâyoune et j’ai été militaire et militant du Polisario. J’ai quitté le Polisario en 1992 pour rentrer au Maroc parce que j’ai cru dans les promesses du régime de Hassan II de respecter les particularités et les traditions de mon peuple. C’était juste après le cessez le feu qui devait permettre aux deux camps de trouver une solution négociée au conflit. En rentrant, je pensais que le conflit serait réglé en quelques années. Or cela fait presque 20 ans que cela dure.

Q : Mais en rentrant au Maroc vous acceptiez la marocanité du Sahara.

R : J’acceptais l’idée d’une ample autonomie sous contrôle international pour que le respect des spécificités du peuple sahraoui soit réel et effectif.

Q : Mais vous personnellement, pendant tout ce temps vous avez vécu sous la couverture d’un Etat, le marocain, qui vous a bien traité.

R : Si par « bien traité » vous voulez dire que j’ai reçu des prébendes ou que j’ai travaillé dans la haute administration, je puis vous assurer que tel n’était pas mon cas. Depuis mon retour au Sahara, je travaille dans le domaine de l’humanitaire, je suis un acteur associatif œuvrant pour la défense des Sahraouis où qu’ils se trouvent. Ceux du Sahara occidental et ceux des camps de réfugiés de Tindouf.

Q : Et que pensent les Sahraouis du Sahara occidental ?

R : Avant le soulèvement du camp de Gdeim Izik, il existait une certaine gêne parmi les Sahraouis vis-à-vis du Maroc. Il y avait aussi de la résignation. Mais après Gdeim Izik, je peux vous assurer que ce sentiment s’est aggravé. Aujourd’hui, tous les Sahraouis sont contre le Maroc.

Q : A ce point ?  Tous ?

: Oui, parce depuis le 8 novembre, depuis Gdeim Izik, le régime permet dans une totale impunité que les Marocains du nord attaquent et pillent les personnes et les biens sahraouis. Ces « baltajis » attaquent même les Sahraouis pro-marocains, ceux qui défendaient le projet d’autonomie. Alors ne vous étonnez pas que maintenant plus personne ne vous aime.

Le camp de Gdeim Izik avant son démantèlement

Q : Mais et les Biadillah, les Sahraouis de Rabat et de Casablanca ?  Et le nouveau wali de Laâyoune, Khalil Dkhil, qui est sahraoui comme vous ?

R : Ces gens-là n’ont aucune crédibilité. Ce sont des marionnettes entre les mains du Makhzen. Mohamed Cheikh Biadillah est un responsable du PAM de Fouad Ali El Himma, un parti qui porte une lourde responsabilité sur ce qui s’est passé le 8 novembre et après. Quant au nouveau wali de Laâyoune, Khalil Dkhil, avec tout le respect que je dois à la personne, il ne contrôle rien du tout. Il est là pour la galerie, pour donner l’illusion aux Sahraouis qu’ils sont gouvernés par l’un des leurs, alors qu’il n’en est rien. Par exemple, quand on s’est réuni avec lui au palais des congrès de Laâyoune, le 15 décembre 2010, il nous avait promis la libération immédiate de tous les prisonniers politiques sahraouis impliqués dans les événements de Gdeim Izik. Quatre mois plus tard, on n’a toujours rien vu.

Q : Avant le 8 novembre, vous faisiez partie de la délégation qui négociait avec les autorités marocaines. Que s’est-il réellement passé ?

R : Le wali Mohamed Guelmouss a donné l’ordre d’attaquer le camp alors que nous étions en pleine négociation et que nous avions reçu des garanties que cela n’arriverait pas. C’était une concentration pacifique et légitime. Nous avons senti cette attaque comme une trahison.

Q : Il y a une rumeur persistante qui dit qu’Ilias El Omari, l’homme lige de Fouad Ali El Himma, s’est déplacé jusqu’à Laâyoune pour négocier avec les Sahraouis qui dirigeaient le camp de Gdeim Izik.

R : Ce n’est pas une rumeur. Quand il s’est réuni avec les membres de la direction de Gdeim Izik, qui sont aujourd’hui derrière les barreaux, il leur a dit : « Je viens ici au nom du roi pour résoudre vos problèmes ». Je peux même vous donner la date de cette rencontre : le mercredi 3 novembre. Cinq jours avant l’attaque des forces de l’ordre contre le camp.

Q : Pourtant, il a démenti.

R : C’est un menteur alors.

Q : Mais ce n’est pas El Omari qui a donné l’ordre de démanteler le camp. C’est Guelmouss.

R : Mohamed Guelmouss est un homme de Fouad Ali El Himma et il n’aurait rien pu faire sans le feu vert de celui-ci. Guelmouss et El Omari, c’est du pareil au même.

Q : Les autorités marocaines assurent qu’elles ont dû démanteler le camp pour mettre un terme aux agissements d’un groupe de violents qui séquestrait ses occupants.

R : Ce n’est pas vrai. J’y étais, et c’était un campement pacifique.

Q : Mais il y a eu des morts durant le démantèlement. Une dizaine de tués, c’est beaucoup pour un « campement pacifique ».

R : Si vous attaquez sauvagement les gens, ils se défendent et ils sont en droit de riposter. En plus, je me demande pourquoi les autorités marocaines ont envoyé de jeunes recrues alors qu’elles savaient qu’il y avait un supposé groupe de jeunes violents ?

Autocar brûlé par de jeunes sahraouis près de Gdeim Izik

Q : Pourtant, il y a des vidéos dans lesquelles on voit des choses terrifiantes comme par exemple ce jeune Sahraoui qui urine sur le cadavre d’un membre des forces de l’ordre ou l’égorgement d’un « mokhazni ».

: Je regrette toutes les morts, mais je constate encore une fois que les autorités marocaines étaient préparées à cette tragédie, sinon elles n’auraient pas filmées ce qui s’est passé.

Q : Vous voulez dire que les autorités marocaines auraient indument envoyé à la mort ces jeunes recrues pour accuser ensuite les Sahraouis ?

R : Je ne dis rien, je remarque simplement que les autorités marocaines ont fait appel à de jeunes recrues pour aller démanteler un camp dans lequel, selon ses propres déclarations, il y avait de « dangereux éléments ».

Q : On peut vous rétorquer que même si les autorités ont envoyé ces jeunes recrues, il y a tout de même ces vidéos qui démontrent que certains sahraouis sont très violents.

: Je ne veux pas nier les morts, mais ces vidéos sont un montage pour fomenter la haine entre Sahraouis et Marocains. Et malheureusement, c’est une réussite totale. On peut dire qu’aujourd’hui que les Marocains haïssent les Sahraouis et vice-versa.

Q : La destitution fulminante du wali Guelmouss est tout de même un signal fort qui démontre que le régime reconnaît qu’il a commis des erreurs au Sahara.

R : Vous me parlez de signal fort alors que depuis le 8 novembre des miliciens marocains protégés par les forces de l’ordre et dirigés par des meneurs du PAM attaquent impunément les Sahraouis ? Regardez YouTube, ils volent tout, cassent tout avec la complicité et la protection de la police. Vous avez vu ce qui s’est passé à Smara, à Dakhla et dans d’autres localités sahraouies ?

Q : Certains pourraient vous répondre que c’est vous qui avez égorgé et tué, et pas les Marocains.

: Je vous rappelle qu’il y a eu aussi des morts du côté sahraoui et que l’égorgement n’existe pas dans notre société, ni dans nos traditions. Et puis, nous ne savons pas qui a tué. D’ailleurs, où sont passés les égorgeurs ? A l’instant que je vous parle, aucun Sahraoui n’a été formellement accusé d’égorgement ou d’assassinat par le juge d’instruction militaire.

Q : On dit que vous êtes redevenu un militant du Polisario.

R : C’est la presse marocaine qui le dit. Le Polisario défend une idée que je respecte, mais je ne suis pas militant du Polisario. Je n’ai aucune relation avec lui. Mais c’est vrai que dans ces moments difficiles pour la sécurité de notre peuple, tous les Sahraouis, Polisario inclus, doivent s’unir.

Q : Vous êtes un fugitif actuellement ?

R : Non. Après mon entrée en clandestinité suite à plusieurs convocations de la police de Laâyoune, je suis rentré chez moi, à Tanger. Depuis, je suis sorti du Maroc sans le moindre problème.

Messaoud Ould Remdane

Q : Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

R : Je vais lutter de toutes mes forces pour la sécurité du peuple sahraoui. Je vais aller loin. Je vais me présenter dans tous les forums internationaux pour dénoncer le sort réservé aux Sahraouis.

Q : Vous n’allez plus rentrer au Maroc alors ?

R : Bien sûr que je vais rentrer au Maroc. Et je vais aller au Sahara pour militer pour la libération de tous les Sahraouis emprisonnés depuis Gdeim Izik. Je veux également qu’on enquête sur le rôle joué par Fouad El Himma, Ilias El Omari et le PAM avant et après le 8 novembre 2010.

Q : Pour le moment, vous êtes seul dans cette tâche.

R : Non, on est plusieurs personnes à le penser et à l’exiger.

Q : Par exemple ?

R : Des personnalités sahraouies qui, pour certaines d’entre elles, occupent des postes importants pensent comme moi. Nous ne voulons plus être les Sahraouis de service du Makhzen.

Propos recueillis par Ali Lmrabet

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