Lettre à Naâma, Sahraoui en prison pour ses opinions

Posted on janvier 2, 2011


Jean-François est Français, il vit dans les campements de réfugiés sahraouis (désert du sud-ouest algérien) depuis bientôt trois ans. Naama est Sahraoui et Français d’adoption, il a vécu comme réfugié en France. Il est défenseur des droits de l’homme et revendique l’application du droit international au cas de son pays, le Sahara Occidental, la dernière colonie d’Afrique. Il est en prison au Maroc et relève selon le colonisateur de son pays de la cour martiale, pour avoir planté la tente dans le désert à quelques kilomètres de la ville d’El Aaiun avec 20 000 autres Sahraouis, en signe de protestation contre leurs situations, et pour avoir expliqué cela clairement à ceux qui lui demandait.

Lettre à Naama

Dans ce cœur de la nuit où la raison des hommes vacille, ne plie pas Naâma.
En ce dernier jour de l’année, comme tous ces derniers jours, je viens à ton parloir, celui de ta pensée. Ce parloir où ta voix se pose, claire, juste et pacifique. Ce parloir où ta dignité supplante l’indécence bruyante des gardiens, la dissuasion rampante des barbelés et l’humiliation de tes mains menottées.

Ce n’est pas la première fois que sur un grabat ou par terre sommeillent tes douleurs.
Smara, Marrakech, Tan Tan, Tiznit, Salé. On ne s’habitue pas, on ne s’endurcit pas. Même à penser que ton père, ton oncle ont été emprisonnés par le père de celui qui t’emprisonne une fois de plus, une fois de trop et que la roue continue de tourner, cherchant à broyer de génération en génération, la graine jetée dans les sables du Sahara par les fils des nuages.
Tu as connu la promiscuité des cellules surchargées, d’amis raflés ou de droits communs, dans l’attente de procès en procès repoussés. Ton corps se rappelle des brûlures et des coups, tes yeux des lunettes cassées et des bandeaux portés. Sur l’échelle du supportable, n’était ce pas moins dur que l’attente des jugements et des parodies de procès ?

Ce quartier neuf et inconnu où la raison politique cette fois ci t’a jeté, plus qu’ailleurs coupé du monde malgré le bruit organisé, comme une torture de plus. Il est moins enviable d’être « disparu forcé », qu’au « secret » ou que visité dans des conditions dégradantes et frustrantes. Il existe une graduation de l’innommable qu’il faut surpasser pour sauvegarder des parcelles de soi, pour constituer ton intégrité, cette porte en toi que tu peux refermer, sans totalement t’isoler pourtant du bruit des bottes. Fragile protection contre les assauts des douleurs physiques et des images blessantes.

Dans ce cœur de la nuit où la raison des hommes vacille, je t’en prie, ne plie pas Naâma.
Je n’ai jamais connu les prisons que dans les livres ou depuis peu par les récits des Sahraouis. Toi le militant du Respect des Libertés et des Droits de l’Homme, guide en ma main ce crayon que l’on te refuse, mets sur nos lèvres ces mots qu’on étouffe dans ta gorge. Ta seule réclamation ne revendique pas le respect des libertés ou les droits de l’homme qui te sont pourtant si chers, mais tes droits fondamentaux de détenu, simplement. Toi, l’enlevé, où est ta liberté ? Toi l’homme de paix, où sont tes droits ? Tu n’es plus qu’un prisonnier qui demande tes droits fondamentaux de détenu !

Pendant que ceux qui auront des comptes à rendre à la postérité, voire à l’éternité, jouissent d’un incommensurable présent volé, tu ramasses les miettes de ce temps qu’on te prend. Dans cet espace de survie où tu rentres, tu organises ta pensée autour de ce que tu ne veux pas céder. Tu écartes tout ce qui peut t’affaiblir, tout ce qui peut te rappeler la douceur, l’affection de tes proches, tout ce qu’ils pourraient utiliser pour te faire craquer. Tu gères tes forces pour les minutes à venir, au maximum une demi-journée pour ne pas devenir l’objet de ce jeu cruel qui consiste à passer d’un isolement calculé à un interrogatoire scénarisé. Tu concentres ta volonté pour atteindre ce rocher, puis cette colline, puis cet oued, comme autant de territoires libérés.
Dans quelques heures des chefs d’états vénaux souhaiteront publiquement et indécemment leurs vœux à des indices, à des taux, à des marges, et accessoirement à leurs sujets.

Dans le silence de ta cellule je souhaite simplement te prendre par la main, toi et tous les réfugiés, tous les enfermés, tous les bafoués…
Pour qu’au cœur de cette nuit où la raison des hommes vacille, tu ne plies pas, Naâma.

Jean-François Debargue
Le 31 décembre 2010